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souklaye | janvier 27, 2010 at 12:00 | Tags: anorexie, assiette, biere, boite de conserve, Boulimie, cantine, chaîne alimentaire, deadpool, digérer, diner, faim, fine bouche, gastronomie, gober, gourmet, grève de la faim, gueule, junk food, kebab, kilo, Kinder, liquider, Lyon, macher, manger, mannequinat, mauvais goût, menu, nourrir, pichet, repas, rhum, ventre, WC, zoologues | Catégories : 36 15 Me Myself & I | URL: http://wp.me/pn1lw-1fk

 

 

Il fut une époque où je marchais pour marcher, toute la sainte journée pour masquer ma faim et contenir la folie ordinaire qui habitait ma détresse anonyme, celle qui ne reste pas dans les cabinets et a mauvaise presse dans les statistiques sécuritaires.

Vous savez, ce moment de vérité où la faim – pas celle du mannequinat devant la cuvette des WC – vous met à terre implacablement jusqu'à ce que vous ne puissiez plus vous tenir en équilibre sur vos échasses de fortune. Je dois dire que ces instants offrent une fenêtre particulière, privilégiée sur le mythe de la compassion entre gens bien et la réalité de l’indifférence de la civilisation.

Mais quelques secondes avant que ma face ne cogne le sol bétonné, le tableau ressemblait un peu prêt à ça, si ma mémoire me dit vrai. J’avais les genoux tremblotants et crispés à la fois, la suffocation à chaque expiration, les muqueuses désertiques, les lèvres momifiées, les bras et les jambes de quelqu'un d'autre, c'est certain, à ne plus pouvoir les bouger. Du pantin, je possédais toutes les articulations, mais les liens me faisaient toujours et encore défaut.

Profil Facebook de Souklaye Sylvain

Je crois que ma tête était encore plus vide que mon ventre. Voilà ce qui arrive aux imprudents de mon espèce qui prétendent à un autre avenir que l’usine lorsque les prédictions de la conseillère d’orientation ne les satisfont pas pleinement. Comme la rediffusion d’une mauvaise série, et allez savoir pourquoi, le portrait de cet épouvantail au physique de camionneur et maquillé comme une voiture volée revient de façon épileptique dans ma boîte à image. Elle disparaît, puis réapparaît, elle disparaît, puis réapparaît. Le timing parfait pour que ma gueule se décolle avant de retomber sur ce banc où même la peinture écaillée couleur verte/excrément a un goût de paradis sur le bout de ma langue. La faim ne fait jamais la fine bouche. Ce moment là, je le garde pour acquis car mon visage à l'agonie en plein milieu du désert du 3ème arrondissement de Lyon était soit trop voyant soit transparent pour la foule qui me croisait. Entre le besoin de crever et le fantasme de se relever, je n'étais plus personne, car je ne suis pas où j'habite, je suis ce que je mange !

Je me suis résolu par l'une de ces misères sociales – dont la littérature et les documentaristes aiment à la fantasmer, à s'en délecter – qui ne préviennent que rarement avant de prodiguer leurs bons offices, à chercher la nourriture là où elle était. Peu importe la méthode à utiliser et les conséquences à assumer. Puis, comme toute chose, je me suis lassé, dites-vous que l'habitude tue tout, même cet instinct de survie si cher aux zoologues !

J'entends déjà les moralistes, juristes amateurs et bourreaux professionnels réclamer à qui veut l’entendre la part de justice qui leur revient de droit. Mais entre vous et moi, ou que vous soyez, qui que vous soyez, s'il doit un rester un, sachez que – couteau, fourchette, cuillère entre les dents – ça sera moi. Et si vous voulez récupérer votre dû, je ne saurais trop vous conseiller de venir avec autre chose que la loi et la bienséance…

Mais revenons à la grève de la faim dont j’étais le héros et dont personne ne m’avait mis au courant. Plus j’avais faim, moins je pensais et moins je pensais, plus j’avais faim, tout cela était d’une logique sans faille ! En stand-by en attendant la mort ou les secours, je me remémore mes différentes identités façonnées, entretenues et emprisonnées par mon assiette, ou souvent celle du voisin. Je suis ce que je mange et jamais l’inverse, à moins que je ne commence par vous avant de me saisir de mes augustes attributs.

Tout au long de ma brillante et aléatoire carrière gastronomique, j’en ai plus appris sur les Hommes en observant avec convoitise leurs assiettes qu’ils ne méritaient pas, plutôt qu’avec cette soi-disant amitié qui ne trouve son sens que dans la trahison. Voyons ensemble de manière arbitraire quelques cas où le menu formate son client :

- la petite enfance délivre à heure fixe le même repas à base d’équilibre, de maladies potentielles, de promesse sportive et de violence seine. Récapitulons : stabilité, bonne santé, endurance et dignité. Le rythme d’absorption de ce que Dieu en personne avait déposé sur la table semblait tout aussi vital que le mécanisme d’assimilation de l’information, et depuis ce monde au ras du sol où tout paraissait gigantesque, ce genre de préceptes avait valeur de vérité universelle. Mon diplôme de grand garçon et mon bavoir en poche, je me rappelle maintenant à quel point mon assiette me voulait du bien en apprenant la sélection et la coordination au nom de l'ordre et la discipline, même si je devais les maudire plus tard.

- la cantine scolaire, haut lieu de camaraderie provisoire et de corporatisme de fonctionnaires. Là, le but avoué à demi-mot est de manger à minima et avec suffisamment de couleurs différentes dans le plat pour que la facture ne mette pas en péril le point de rupture de l'économie familiale, considérant que plusieurs membres de la dite famille peuvent se nourrir à la même cantine. Quantité, oui ! Qualité, non ! Loin de moi l’idée d’un quelconque procès d’intention – subjectif et malhonnête au possible – mais dites vous que ce que vous mangez doit avoir la tête du personnel qui vous le sert, alors n'espérez pas le moindre sourire en baissant la tête sur votre plateau repas, dont acte. Et je confesse en faisant pénitence, puisqu’il y a prescription, ma principale préoccupation à 12 ans était rose, rouge ou pourpre et apparemment on la dealait au corps enseignant à coup de 50 cl, maladroitement cachée dans un pichet. Et plus, si ces malheureux devaient divertir une trentaine d’impotents durant l'après-midi, il y avait un second service ! L’alcool c’est mal qu’on vous a dit, proclamait le puits de science en mâchouillant à peine discrètement ses antidépresseurs.

- la junk food pour ceux qui n’auront décidément jamais le temps et l'avarice épicurienne pour ceux ayant à tord ou à raison un ventre à la place du cœur. Ces deux écoles de manger sont à la fois contraires, complémentaires et similaires dans cette industrie où l'on préfère ardemment la torture au cannibalisme en prolongeant la vie jusqu'à plus faim, quitte à saturer la planète et en attendant le prochain génocide pour liquider les stocks ! À l’âge ingrat et parasitaire de mon duvet persistant et des mes boutons épisodiques, je devais être bien obnubilé par tous les emballages, même les plus grossiers, pour trouver attrayants des spots publicitaires sur la gastronomie du pré-mâché qui se gobe souvent et se digère parfois. Toujours plus rapide, toujours plus près de chez vous, ouvert jusqu'à plus d'heure et toujours plus addictif ! Le mauvais goût, c’est le maillon qui nous unit dans la chaîne alimentaire…

Ma grève de la faim est bien loin mais je ne sais pas quand viendra la prochaine. Alors pour patienter, je fais assidûment des réserves, pesée après pesée. À l’époque, en y repensant, après avoir trouvé un peu de courage au fond des poches sèches et granuleuses dans mon jean aussi troué que large pour atteindre péniblement le bar miteux où je devais me produire le soir même – avec un café et une collation à la clef –, il me restait en travers de la gorge cette défaite aux relents d'égalité communément appelée droit de l'homme prévalant à l'international une télécommande à la main et jamais chez nous, enfin une fois l'hiver et l’hypothétique fait divers passés. Ce jour là, j’aurai pu crever de faim nul ne l’aurait vu dans la société du tous repus !

La réalité est ce qui s'inscrit en négatif des apparences.La publicité du négatif résidant en toute chose est un acte de sabotage salutaire, humoristique et heuristique de tout ce qui est.


Auteur : S.souklaye (Proposé par Steph) - Source : Observatoire des sociétés mourantes
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